Autour des phares
« Des oiseaux par milliers volent vers les feux
Par milliers ils tombent par milliers ils se cognent
Par milliers aveuglés par milliers assommés
Par milliers ils meurent
Le gardien ne peut supporter des choses pareilles
Les oiseaux il les aime trop
Alors il dit
Tant pis je m'en fous !
Et il éteint tout
Au loin un cargo fait naufrage
Un cargo venant des îles
Un cargo chargé d'oiseaux
Des milliers d'oiseaux des îles
Des milliers d'oiseaux noyés »
Jacques Prévert - le Gardien de Phare
Ces "cathédrales sur la mer",
selon l'expression fameuse, ont une longue histoire, comme en témoigne par
exemple la tour d'Hercule à la Corogne (Galice), construite sous l'Empereur
Trajan (IIème siècle) - et superbement restaurée à la fin du XVIIIème siècle.
C'est cependant au mitan du XIXème siècle (le Service français des Phares et
Balises date de 1806) que l'épopée moderne des phares prend son plein essor,
lorsque le fort développement du commerce maritime -
et
de la marine de guerre - s'accompagne d'un besoin accru de sécurité. Des drames
tels que le naufrage du Sené sur la Chaussée de Sein en 1862 ou, pire
encore du Drummond Castel en 1896 à l'entrée du Fromveur (près de Molène,
où l'on trouve un émouvant et passionnant petit musée sur cette tragédie qui a
marqué durablement l'île, monté par un passionné dont l'auteur de ces lignes
recommande instamment la visite), avec ses centaines de morts flottant
paisiblement sur les eaux en tenue de soirée, sorte de tragique répétition du
Titanic, 16 ans avant le naufrage de ce dernier, émeuvent aussi l'opinion
publique et conduisent les gouvernements à porter leurs efforts sur le balisage
des côtes. Dans le même temps, le progrès des techniques de construction, en
particulier l'apparition de nouvelles sortes de béton, autorise des audaces
impensables jusque là et en particulier l'édification de phares en mer, progrès
fondamental car en cas de brume ou de mauvaise visibilité, les feux de terre (et
leurs signaux sonores) se sont révélés totalement insuffisants pour mettre en
garde les navires ou leur permettre de "recaler" leur estime.
Souvent érigés sur les dangers
même qu'ils signalent, des roches étroites qui n'émergent parfois qu'à basse
mer, balayées de courants violents et de redoutables lames de fond, leur
construction est néanmoins un véritable calvaire et requiert des trésors
d'ingéniosité, de ténacité et de courage qui confinent parfois à l'héroïsme pour
en venir à bout après 8, 10 ou 15 ans de labeur acharné. Encore faut-il ensuite
souvent de longues années de consolidation pour aboutir à stabiliser l'édifice
violemment pris à partie par les tempêtes. Pour donner la mesure de la
difficulté parfois inouïe de ces chantiers, il suffit de mentionner qu'en 1867,
première année des travaux sur Ar-Men, l'un des feux les plus fameux d'Iroise,
les hommes ne purent travailler que
8 heures en tout et pour tout sur l'année,
le seul fait d'accoster la roche et de s'y maintenir ("cramponner" refléterait
mieux la réalité) quelques minutes représentant un véritable exploit. Des
chantiers comme celui de la Vieille (dans le Raz de Sein) sur le rocher de Gorlebella, de la Jument (au Sud-Ouest d'Ouessant) sur celui d'Ar Gazek, ou de
Kéréon (dans le Fromveur) sur le récif de Men-Tensel, réclameront des efforts
équivalents et on déplorera plusieurs noyades malgré la compétence des pilotes
locaux (les iliens de Sein par exemple formèrent l'armature des premières
équipes de travaux sur Ar-Men et la Vieille).
Une fois dressés sur la mer, au règne des constructeurs succède celui des gardiens de phase, non moins difficile et non moins légendaire. Si les phares à terre représentent un emploi somme toute assez paisible (ou même celui d'un phare bien protégé comme celui de l'Ile Louet dans la baie de Morlaix), il en va tout autrement des bâtiments de haute mer où les conditions de vie, éprouvantes en raison de l'isolement, la promiscuité, l'humidité permanente qui suintent sur les murs, deviennent dantesques par mauvais temps : le phare oscille sous les coups de boutoir formidables des vagues, tout ce qui est accroché au mur dégringole, les lames coiffent parfois le bâtiment sur toute sa hauteur dans un fracas de fin du monde, brisent les vitres à l'occasion en ruinant au passage les aménagements intérieurs, quand ce n'est pas le mercure du feu qui saute de sa cuve et va se répandre dans les étages, intoxicant les malheureux gardiens. Lesquels devront attendre en tout état de cause de meilleures conditions pour se faire relever, ce qui peut parfois prendre des dizaines de longs jours (le record est de 101 jours !). Avec, comme mauvaise compagne la peur au ventre, au souvenir d'Eddystone (au large de Plymouth), ou de Minot's Lodge (USA), feux de mer emportés avec leurs occupants une nuit de furie. Même celui de Tévennec, construit sur un ilot au large de la Baie des Trépassés (Nord du Raz de Sein) et à ce titre un peu moins exposé, connaîtra un tel cortège de tragédies (folie, mort subite de gardiens, proches en visite emportés par des lames...) et un tel lot de défections (certains gardiens réclamant leur départ après quelques semaines seulement !) que l'Administration devra se résoudre à l'automatiser dès ... 1906.
La relève comporte également en
certaines circonstances des dangers importants. La navire ravitailleur doit se
maintenir le plus immobile possible dans une mer chaotique cependant que les
hommes se laissent glisser le long de câbles tendus entre la vedette et la
plate-forme du phare. La tragédie, presque unique dans les
annales, de la
vedette la Ouessantine en 1978, prise par le travers et coulée par une
lame vicieuse au cours de la manœuvre de relève du Four, témoigne à rebours de
l'extrême habileté des patrons de canot. L'automatisation de ces "Enfers" (comme
les surnommaient les gardiens eux-mêmes), si elle retire un peu de poésie et le
sentiment réconfortant pour le marin d'un regard humain et solidaire à
proximité, constitue donc un véritable progrès. Au delà, ce patrimoine
architectural et technique, inestimable, est aujourd'hui menacé, l'intérêt du
balisage lumineux apparaissant moindre à l'heure du GPS généralisé et
l'entretien restant prohibitif. Faute de crédits et privés de présence humaine,
ces chefs d'œuvre, d'altruisme, d'intelligence et de persévérance, ces
majestueux vaisseaux de pierre qui sillonnent nuit et jour par tous temps les
courants des eaux les plus dangereuses d'Europe, se délabrent donc
inéluctablement, à l'image Ar-Men dont le soubassement est désormais fendu (on
peut d'ailleurs constater, dans la même veine, sur la photo de la Jument
ci-contre prise par l'auteur en 2003 que la rambarde est totalement arrachée sur
sa face ouest).
D'innombrables ouvrages ont été consacrés aux phares dont - paradoxalement - la popularité n'a peut-être jamais aussi grande qu'à l'heure de leur crépuscule. Sur un plan historique, il revient aux éditions du Chasse-marée d'avoir produit la somme définitive sur le sujet ("Phares : Histoire de l'éclairage et du balisage des côtes de France"). Côté photos, Jean Guichard (auteur du fameux cliché du gardien de la Jument sortant prendre le frais sur la plate-forme au moment précis où cette dernière est ceinturée par une puissante déferlante) ou Philipp Plisson ont immortalisé les phares dans des albums superbes que l'on trouve dans les devantures de toutes les librairies bretonnes. La photogénie naturelle des phares sera-t-elle leur planche de salut ?
Enfin, les conditions très
particulières de vie dans ces constructions ont donné lieu à de nombreux romans
et récits, de la très courte nouvelle d'Alphonse Daudet ("Le Phare des
Sanguinaires") aux auteurs contemporains ("Le Phare", de P.D. James). Dominique
le Brun en a réalisé une très intéressante compilation ("Le Roman des phares")
avec
notamment :
"Le gardien du feu", d'Anatole le Braz. Cet éminent spécialiste des légendes bretonnes, en particulier de l'Ankou (La Mort), s'est inspiré d'un fait divers survenu à la Vieille au début du XXème siècle pour livrer l'histoire de Goulven Denès, gardien de ce phare et de la (trop) belle Adèle, son épouse volage. Une âpre histoire de vengeance qui se lit d'un trait
"Feux de mer", de Louis le Cunff, juxtaposition de récits vivants sur la construction et la vie dans les phares de haute mer, parsemé d'anecdotes révélatrices de ce métier très particulier
"Un feu s'allume sur la mer". Henri Queffelec s'est inspiré des laborieux débuts de la construction d'Ar-Men pour ce roman fidèle à son style, autour d'une intrigue sombre d'amour et d'orgueil, sur fond de défiance des Iliens (le projet faillit tourner à l'affrontement entre Sénans et continentaux)
"Le Phare", également d'Henri Queffelec. Il s'agit ici du phare de la Jument qui fut érigé dans des circonstances assez rocambolesques. En effet, son financement fut assuré en bonne partie par le leg d'un particulier, Charles Eugène Potron (ce fut d'ailleurs également le cas, mais à moindre titre, du phare de Kéréon) qui stipula que la construction ne pourrait durer plus de 7 années, délai de rigueur. Clause terrible, car pour de tels parages c'était un délai effroyablement court. La course contre la montre que menèrent les Phares et Balises pour relever ce défi forme la trame de fond de ce roman. Sans en déflorer le suspens, l'Etat parvint à ses fins mais au prix de tant de raccourcis et d'impasses sur la qualité que le bâtiment oscillait violemment et que l'on crut à plusieurs reprises qu'il allait s'effondrer au cours des premières années, traumatisant les gardiens dont certains anciens d'Ar-Men. Il fallut en définitive arrimer le socle avec d'énormes câbles sous-marins pour l'assurer définitivement sur la roche.
"Ar-Men", de Jean-Pierre Abraham. Ar-Men tient une place à part, peu enviable dans le cortège des phares, celle "d'Enfer des Enfers " bien que ce ne soit, ni le phare le plus long à construire (le record est détenu par les Birvideaux au large de Quiberon avec... 54 ans !), ni forcément le plus dur (la Jument notamment en raison de ses oscillations a détenu le record de gardiens traumatisés), mais les conditions de vie y étaient pénibles par beau temps et devenaient franchement difficiles lorsqu'il était mauvais. JP Abraham fut gardien d'Ar-Men pendant plusieurs années et a consigné dans une sorte de journal de bord ses impressions et tous les menus évènements qui faisaient son quotidien et celui de ses compagnons de "captivité"
Baie de Morlaix - Juillet 2003
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